10 000 concerts
Vive l’internet libre, vive les communautés DIY, vive la culture du partage. J’adore cette histoire qui vient d’apparaître en ligne : celle d’Aadam Jacobs, un mélomane du genre obsessionnel originaire de Chicago, qui a passé 40 ans à enregistrer en loucedé la scène musicale underground. Je lis qu’ado, au milieu des années 80, avec un dictaphone emprunté à sa grand-mère, il a commencé à constituer une archive de plus de 10 000 concerts (!!), dont seule une partie est aujourd’hui connue. Ces K7 documentent principalement cette période (la charnière 1980/90) pendant laquelle le punk, le rock indé, ce qu’on appelait alors les musiques « alternatives » ont infiltré peu à peu les charts, jusqu’à squatter les gros festivals, à apparaître sur MTV. Ce qui m’intéresse dans ce projet fou, c’est qu’il permet de se plonger dans l’archéologie de cette scène indé, quand elle l’était encore. Mais les enregistrements vont jusqu’aux années 2010 (Aadam Jacobs ayant désormais rangé ses dictaphones).
Pour sauver et numériser cette bibliothèque musicale dingue, un collectif international d’ingénieurs du son s’est mobilisé, pour la partager sur Internet Archive. Sous l’égide de l’ « Aadam Jacobs Collection Project », un certain Brian Emerick récupère directement des caisses de K7 chez Aadam Jacobs. Il passe ensuite un temps infini à tout écouter, chez lui, il choisit ce qui en vaut la peine sur le plan technique, avant que le réseau prenne le relais. Des techniciens du monde entier nettoient alors méticuleusement les bandes magnétiques, les découpent, reconstituent les setlists. À ce jour, plus de 1500 enregistrements de concerts sont accessibles gratuitement.
Comme tout le monde, je me suis précipité sur ce concert qui avait échappé jusque-là aux bootleggers : celui que Nirvana a donné en 1989 dans une minuscule salle de Chicago, le Dreamerz. L’enregistrement est une rareté sur le plan musical : tout est déjà en place. Le son est fou, puissant. Pourtant le trio est alors un quatuor, composé de Kurt Cobain, Krist Novoselic, Chad Channing (batterie), Jason Everman (guitare). Des chansons de « Nevermind » commencent à apparaître, dont « Polly ». C’est émouvant d’écouter un groupe qui allait connaître un succès aussi phénoménal à un moment où il se produisait devant 100 personnes entassées dans une ambiance de clopes, de lumières peut-être dans la tronche, la rage de Cobain déjà présente.
Joie aussi de retrouver un groupe que j’ai énormément écouté : le Spinto Band, en 2009, dans un endroit nommé Schubas Tavern. Le son est d’une telle qualité qu’on peut se croire à 5 mètres de la scène, les yeux écarquillés devant de telles harmonies. Leur tube “Oh Mandy” arrive vers la fin, à la force mélodique intacte (je ne crois pas les avoir vus sur scène, juste sur ces vidéos rigolotes que la Blogothèque produisait alors, avant de devenir une boîte de presta de captations de concerts). Joie pure.
Chacune, chacun, se fera son chemin à travers ces 2500 concerts, au gré de ses humeurs. La mienne oscillant en ce moment entre apaisement et tensions, j’ai écouté une bonne partie de ce concert magnifique d’un ensemble de Gamelan de Bali, mais aussi les lives de Pavement, de Hüsker Dü, du Wedding Present, de Sonic Youth (de 1986 !) - mais on en trouvait déjà un certain nombre sur YouTube ou sur leur Bandcamp (Sonic Youth étant particulièrement généreux en matière des lives). J’ai aussi écouté une partie du concert d’artistes que j’écoutais beaucoup lors de mon année toulousaine, et que j’avais vues au Bikini : les Breeders (ici en 2013, en dépit d’un son pourri, ça vaut le coup). Le concert de Stereolab (1997) m’a également beaucoup plu, tout comme celui de ce timbré encore en forme en 1995, Hasil Adkins.
J’insiste sur ce qui est pour moi un évènement : l’enregistrement en excellent qualité d’un concert d’Alex Chilton datant de 1987 . J’ai toujours écouté Chilton, avec Big Star ou tout seul, c’est-à-dire seul avec ses démons, son passé d’enfant star, son accès à la célébrité rapidement torpillé. La musique de Chilton est chargée de tous ces démons et ce concert, je crois, les restitue parfaitement pourvu qu’on tende l’oreille. C’est tour à tour du rock de baltringue, de la pop solaire, une musique adolescente et infiniment sage.
Je serais ravi de découvrir des concerts que vous aurez envie de partager à votre tour, pourquoi pas en commentaires sur Substack ou Instagram, en vous aidant peut-être de ce site qui établit la carto-chronologie (j’invente ce terme) de tous ces enregistrements. Sinon, tout se passe ici.
Bonnes trouvailles ! Vive Internet Archive et barrons-nous vite des plateformes !





Quelle mine. Fantastique. Les très maigres applaudissements après la prestation de Polly sont hallucinants.
Je crois qu'il me reste un kazoo Spinto Band, je peux te l'offrir, si tu veux.