የጊዜ ቃና ou le temps retrouvé
Resonance of Time (የጊዜ ቃና) de Wesenyeleh Mebreku appartient à une catégorie rare, celle des albums zombie : enregistré, aussitôt oublié, et puis qui finit par ressurgir - en boitant un peu. En l’occurrence, il s’agit d’un album enregistré presque clandestinement dans l’Éthiopie des années 1980, qui fût diffusé sur cassette à quelques centaines d’exemplaires et puis qui a disparu pendant des décennies avant de réapparaître par hasard. Entre-temps, le monde a changé. Les synthétiseurs sont devenus des objets fétiches. La culture cassette de ce qu’on appelle le « Sud global » fait désormais partie de l’histoire des musiques populaires, et bénéficie d’une attention académique, médiatique et plus largement de l’intérêt des industries culturelles. Et ce qui ressemblait autrefois à une modeste expérimentation pédagogique est devenu, quarante ans plus tard, un disque fantôme culte, pourtant bien vivant.
Wesenyeleh Mebreku était un arrangeur, un pédagogue et pas du tout un hurluberlu ou un Lee Scratch Perry éthiopien. Il dirigeait des programmes éducatifs à Addis-Abeba, enseignait dans des écoles de musique, notamment auprès de jeunes aveugles. Son idée ? Préserver les mélodies traditionnelles éthiopiennes à une époque où elles commencent à disparaître au gré des bouleversements politiques et technologiques du pays. L’Éthiopie vivait alors sous le régime du Derg (le Gouvernement militaire provisoire de l'Éthiopie socialiste, qui a sévi de 1974 à 1987). La musique était considérée par ce régime comme un outil de propagande. Les chansons jugées nostalgiques de l’époque impériale étaient interdites. Beaucoup de musiciens fuient, notamment après la Terreur rouge de la fin des années 1970. Les couvre-feux détruisaient également la vie nocturne d’Addis-Abeba, qui avait été l’un des centres les plus vibrants de la musique africaine dans les années 1960-70.
La cassette ouvrait alors un espace de circulation inédit. Les chansons pouvaient voyager de boutique en boutique, de taxi en taxi. Ces cassettes étaient partagées, dupliquées en se dégradant inévitablement au fil des écoutes et au gré des espaces de stockage. C’est dans ce contexte que Mebreku enregistre ces morceaux sur un simple Casio Casiotone CT-201, un clavier grand public très rudimentaire, disposant de quelques sons préprogrammés et de rythmes automatiques pauvres. C’est précisément cette économie de moyens qui confère à ce disque une sorte de puissance très étrange. Mebreku reprend des chansons traditionnelles amhariques, tigrinya ou oromo, en leur retirant les paroles. Il laisse flotter les mélodies, nues, à l’os. Des lignes suspendues, répétitives, presque abstraites. La musique semble avancer dans une brume électronique minimale. On est quelque part entre la chanson populaire éthiopienne, la démo et une forme involontaire d’ambient 100% lo-fi.
Mebreku explique aujourd’hui qu’il voulait préserver les modes pentatoniques éthiopiens et éviter que les accords ne viennent “corriger” les mélodies traditionnelles : « La musique instrumentale est pour moi un espace de réflexion. Sans paroles, elle invite l’auditeur à se souvenir, à imaginer et à ressentir librement. Dans Resonance of Time, j’entends ma propre philosophie musicale : le respect du kignit éthiopien (voir ** note infra), un dialogue attentif avec l’harmonie occidentale et une profonde confiance dans la mélodie comme conteuse ».
Les harmonies flottent, suspendues, conférant à l’ensemble une atmosphère très étonnante. Ici, le synthétiseur ne cherche pas à moderniser la tradition : il lui ouvre un autre espace de résonance. Aujourd’hui, le disque évoque autant certaines musiques de jeux vidéo 8-bit que les expériences minimalistes de l’ambient.
Pendant des années, les collectionneurs de cassettes éthiopiennes ont trouvé ici et là des copies fragmentaires de ce disque sans savoir qui en était l’auteur, qui avait totalement disparu des radars (son histoire reste à écrire, d’ailleurs). Et puis, un jour, une cassette est retrouvée dans les archives d’un musée en Éthiopie. Le label américain Incidental Music, fondé par Austin Tretwold, commence alors un travail presque archéologique : comparer plusieurs copies abîmées, restaurer les bandes, retrouver la trace de Mebreku lui-même. Les masters originaux ont disparu. Il faut travailler à partir de restes. Comme si l’album avait survécu malgré tout.
C’est aussi ce qui rend Resonance of Time si émouvant aujourd’hui. Le disque ne documente pas seulement une musique. Il documente les conditions fragiles de sa transmission. Une mémoire conservée sur des bandes magnétiques bon marché. Une tentative de sauvegarde réalisée avec un clavier Casio. Une archive populaire sauvée in extremis de l’effacement. On comprend alors mieux le titre : il dit l’écho lointain d’une musique qui a traversé le temps pour nous atteindre aujourd’hui, avec une forme de grâce redoublée par l’histoire qu’elle a traversée.
** Les chants éthiopiens sont basés sur des gammes à cinq notes appelées kignits. Il existe de nombreux kignits différents, dont l’accordage varie selon les régions d’Éthiopie. L’Ambassel, le Tezita, l’Anchihoye et le Bati sont les quatre principaux kignits et constituent la base de nombreux chants populaires. Il est important de noter que, même si ces kignits peuvent être reproduits sur un clavier de piano, leur sonorité ne sera pas exactement identique. En effet, la musique éthiopienne utilise un système d’accordage différent (tempérament pur) du tempérament égal occidental. Certains synthétiseurs modernes permettent de modifier le tempérament, ce qui permet de se rapprocher davantage du son authentique des kignits éthiopiens.



